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Les meilleurs films du Blanc Lapin 2025 : N°40 à N°20

Tradition oblige, nous concluons cette année 2025 avec le classement des meilleurs films de l'année avec une première salve du N°40 au numéro 20.


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N°40 - Arco


De Ugo Bienvenu


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En 2075, une petite fille de 10 ans, Iris, voit un mystérieux garçon vêtu d'une combinaison arc-en-ciel tomber du ciel. C'est Arco. Il vient d'un futur lointain et idyllique où voyager dans le temps est possible. Iris le recueille et va l'aider par tous les moyens à rentrer chez lui.


Avec Arco, Ugo Bienvenu signe un premier long-métrage d’animation aussi ambitieux que sensible, qui confirme l’alliance féconde entre science-fiction et poésie visuelle. Situé en 2075 mais traversé par les inquiétudes très actuelles de notre époque, le film se déploie comme une fable écologique et humaniste, interrogeant notre rapport à la nature, à la technologie et à la transmission. Derrière la simplicité apparente de son récit d’aventure, se tisse une réflexion subtile sur ce que nous laisserons en héritage aux générations futures.


Le cinéaste, venu de la bande dessinée, impose d’emblée un univers graphique singulier : une animation 2D dessinée à la main, éclatante de couleurs pop, où chaque plan respire la minutie et la grâce. L’influence de Miyazaki ou de Spielberg affleure sans jamais dominer. Ugo Bienvenu trouve sa propre voix, mêlant émerveillement enfantin et conscience du monde. Ce style rétrofuturiste, à la fois sensuel et animiste, fait d’Arco un objet visuel rare, un manifeste esthétique autant qu’un récit émotionnel.


Porté par un humour discret, une bande sonore foisonnante et une galerie de personnages attachants, le film navigue entre aventure familiale, chronique écologique et méditation sur la solitude moderne. La technologie y est montrée non comme une menace ou une promesse, mais comme le reflet de ce que l’humain en fait.


S’il peut sembler parfois moins audacieux sur le plan narratif, Arco séduit par la sincérité de son propos et la beauté de son exécution. Véritable bijou d’animation française, il éblouit autant qu’il émeut, prouvant qu’un cinéma d’auteur accessible à tous les âges peut encore conjuguer émerveillement, intelligence et espoir.


La piste aux lapins :


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N°39 - Valeur sentimentale


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Le film de Joachim Trier démarre de manière un peu théorique, presque enfermé dans ses références bergmaniennes, avant de trouver son axe en explorant l’héritage familial et la répétition des schémas.


Plus qu’une chronique du pardon ou de la réconciliation, il s’agit d’une méditation sur le poids des lignées, la difficulté d’y échapper et la nécessité de transformer cet héritage, qu’il soit affectif, artistique ou traumatique.


Récompensé du Grand Prix à Cannes, Valeur sentimentale embrasse de multiples thématiques : la transmission entre générations, la difficulté d’exprimer ses émotions pour un artiste, la persistance des blessures adolescentes, mais aussi la possibilité de regarder ses parents avec distance et d’apprendre à accepter leurs faiblesses. La question du pardon y devient centrale, tout comme celle du passage à l’âge adulte au-delà de ses rancunes.


Le personnage de Gustav, patriarche charismatique mais autocentré est fascinant de par l’influence fantomatique qu’il a eu sur la trajectoire de ses enfants.


La mise en scène limpide de Trier met en valeur cette complexité relationnelle, servie par un casting remarquable : la fragilité lumineuse de Renate Reinsve et l’intensité de Stellan Skarsgård donnent une réelle profondeur aux personnages.


Cependant, malgré cette densité de thèmes et des interprètes au sommet, le film souffre paradoxalement d’un certain déficit d’émotion.


Là où il ambitionne de toucher par sa mise en abyme des rapports familiaux et artistiques, il reste parfois trop démonstratif et manque de cette vibration intime qui aurait pu bouleverser davantage. Reste une œuvre ambitieuse, intelligente, parfois inégale, mais qui confirme Trier comme un cinéaste majeur du cinéma européen.


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N°38 - The Phoenician Scheme


De Wes Anderson



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Wes Anderson  a sorti trois films en deux ans avec une petite baisse de forme ou tout du moins d'efficience même si ses films ont toujours ce charme si particulier. 


Après avoir signé les bijoux que sont La Famille Tenenbaum, La Vie aquatique, À bord du Darjeeling Limited, Fantastic Mr. Fox, Moonrise Kingdom, The Grand Budapest Hôtel, L'Île aux chiens....la sortie de "The French Dispatch", à l'automne 2021, signait son film le plus abouti visuellement et peut être un peu déceptif car caricaturant son propre style.


Son film suivant "Asteroid City" a eu un accueil là aussi plus partagé avec l'impression qu'il y a désormais la presse qui se régale de brûler son ex idole en hurlant au fait qu'il ne change pas son style et empêche l'émotion et une autre partie de la presse qui trouve le résultat charmant.


Son projet suivant adapté de l'auteur pour enfants Roald Dahl, dont il avait tiré le film en stop-motion Fantastic Mr. Fox., est sorti sur Netflix en septembre 2023. La merveilleuse histoire de Henry Sugar.


The Phoenician Scheme suit Benicio del Toro en Zsa-zsa Korda, l'un des hommes les plus riches d’Europe. Il décide de désigner sa fille qu'il n'a quasi jamais vue son unique héritière après un énième attentat dont il est ressorti vivant. Mia Threapleton joue cette qui a décidé d'être nonne. Le casting se complète accrochez-vous de Tom Hanks, Bryan Cranston, Riz Ahmed, Mathieu Amalric, Jeffrey Wright, Scarlett Johansson, Richard Ayoade, Rupert Friend, Hope Davis et Benedict Cumberbatch.


The Phoenician Scheme est un peu meilleur que les deux derniers films sortis au cinéma car il prend davantage le temps de travailler ses personnages. L'univers est toujours aussi beau et marquant et le film réussit à faire rire beaucoup plus souvent via des gags ou des dialogues totalement absurdes dont le maitre a le secret. Plus que jamais cartoonesque, le film est une planche de bd qui défile avec une inventivité incroyable comme d'habitude et surtout un scénario qui se suit plus facilement que les deux précédents films.


En revanche, reste le défaut des dernières œuvres, à savoir un trop plein d’idées, un trop plein de plans et de personnages qui même en étant secondaires, enlève du temps d'intimité et de déroulé pour les personnages principaux. Il manque toujours cette flamme d'émotion, cette incarnation qu'il y avait dans les chefs d'œuvre de Wes Anderson. C'est comme si son maniérisme et son extrême précision tuaient l'émotion. C'est également du à la direction des acteurs qui jouent à mort l'humour froid et second degré. Mais ceci aboutit à un résultat certes brillant visuellement et très distrayant mais sans la petite étincelle d'émotion nécessaire. Disons que Wes Anderson retrouve le bon chemin avec des personnages plus accessibles mais qu'il lui faudra aller encore vers plus de simplicité, moins de tics même si ils sont ingénieux et plus d'empathie, pour retrouver entièrement le talent qu'on adore chez lui.


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N°37 - Un parfait inconnu

De Jame Mangold


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New York, 1961. Alors que la scène musicale est en pleine effervescence et que la société est en proie à des bouleversements culturels, un énigmatique jeune homme de 19 ans débarque du Minnesota avec sa guitare et son talent hors normes qui changeront à jamais le cours de la musique américaine.


Un parfait inconnu est une belle immersion dans la jeunesse d'un artiste et la construction d'une icône au caractère très à part, entre indépendance farouche et créativité. Bob Dylan n'a pas retouché le script et a laissé cette image de personnage à la fois infidèle avec ses deux femmes et fidèle à l'une comme à l'autre sur ses jeunes années mais fidèle aussi à ses inspirateurs et protecteurs puis stylistiquement infidèle pour évoluer artistiquement.


Porté par un Timothée Chalamet bluffant de sincérité et d’intensité, le film est parcouru d'autres acteurs qu'on adore dont les merveilleux Edward Norton et Elle Fanning, qui apportent un supplément d'âme à ce personnage énigmatique, rebelle et pourtant parfois très touchant. Sa proximité avec ce vieux chanteur à l'agonie auprès duquel il est aux chevets régulièrement alterne avec sa volatilité et son côté insaisissable. De même, le scénario joue avec cette enfance incongrue qu'il a racontée et s'est probablement inventée, comme son nom dès son arrivée en ville. Bob Dylan a toujours aimé jeter le doute et provoquer et le scénario le retranscrit impeccablement.


Le film restitue avec justesse l’effervescence créative d’un Bob Dylan encore inconnu, mais déjà irrésistible par ses convictions et là où il veut aller. Timothée Chalamet est décidément une star et un acteur de premier plan ne serait-ce que par sa voix rocailleuse et les interprétations qu'il fait lui-même de Dylan et qui sont franchement de très bon niveau. Le film est très musical, on entend beaucoup de chansons et c'est au final assez inhabituel pour un biopic de musicien. Ceci permet de bien capter le talent de Bob Dylan et ce qui a touché le public, en prenant le temps d'écouter les mots et non de simples bribes de paroles. Les nombreuses scènes de concerts sont vibrantes et semblent porter en elle le souffle d’une époque en pleine révolution. Chalamet incarne avec une force rare la complexité d’un jeune homme propulsé malgré lui au rang d’icône.


Ce qui étonne aussi c'est la modernité du message, des textes qui font que Un parfait inconnu n'est pas figé et ne passe pas des étapes obligées du biopic. En ramassant l'histoire sur ces premières années sans se tapper les ellipses et vieillissement imposés, le film fige un moment de l’Amérique de remise en question politique et artistique et arrive à capter une époque.


Un parfait inconnu est une ode à la création et à la jeunesse pour faire avancer le monde. Un film à la fois nostalgique et optimiste tel ce regard à la fois triste et ambitieux que Timothée Chalamet nous lance dans les dernières scènes.


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N°36 - L'intérêt d'Adam


De Laura Wandel


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Face à la détresse d’une jeune mère et son fils, une infirmière décide de tout mettre en œuvre pour les aider, quitte à défier sa hiérarchie.

Après un premier long métrage très remarqué sur le harcèlement scolaire avec le magnifique "Un monde", la réalisatrice Laura Wandel poursuit dans son étude de l'enfance et de ses drames avec un sujet original, celui d'une mère qui sous-alimente son enfant non par maltraitance mais par ignorance, dépassement, totalement perdue dans son raisonnement. Anamaria Vartolomei est excellente dans le rôle de cette trop jeune mère irresponsable qui s'enferme sur elle-même et dans ses croyances. On l'avait découverte dans le magnifique Lin d'Or L'Evénement d'Audrey Diwan, puis dans Le Comte de Monte-Cristo. Il faudra compter avec son talent dans les années à venir.

Face à elle, Léa Drucker est comme toujours d'une justesse et d'une retenue incroyables pour jouer cette infirmière touchée par la situation de cette mère et son fils, qui tente coute que coute de l'aider à comprendre les enjeux et que le personnel hospitalier est là pour l'y aider. Le film montre avec une grande finesse le côté clinique des décuisions administratives de protection de l'enfance et les zones grises fasce à une population paumée et dans le besoin qui n'a pas forcément les bons codes pour appréhender ce qui se joue devant eux.


D'une profonde humanité et d'un regard à la fois réaliste, sobre et bienveillant, le film nous plonge dans une sorte de course poursuite contre la décision qui peut séparer la mère de l'enfant. C'est du cinéma très intelligent car on en sort plus rempli que lorsque l'on y est entré.


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N°35 - La Venue de l’avenir


De Cédric Klapisch



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Cédric Klapisch, réalisateur emblématique du cinéma français signe de nouveau un film très accessible, et très malin. Il est devenu populaure avec Un air de famille (César du meilleur scénario en 1997), Le Péril jeune, Chacun cherche son chat, L’Auberge espagnole et ses suites (Les Poupées russes, Casse-tête chinois), ou encore Ce qui nous lie et En corps. La Venue de l’avenir, son quinzième long métrage propose un récit à double temporalité mêlant drame familial et voyage introspectif. En 2024, une trentaine de membres d’une même famille apprennent qu’ils héritent d’une vieille maison oubliée. Quatre d’entre eux — Seb (Abraham Wapler), Abdel (Zinedine Soualem), Céline (Julia Piaton) et Guy (Vincent Macaigne) — sont envoyés sur place pour faire l’état des lieux. Ce qu’ils découvrent les ramène un siècle en arrière, sur les traces d’Adèle (Suzanne Lindon), une jeune femme qui a quitté la Normandie pour Paris en 1895, en pleine effervescence artistique et industrielle. Ce voyage dans le passé interroge leur présent et bouscule leurs repères.


Le casting réunit également Sara Giraudeau, Vassili Schneider et Paul Kircher. On espère que la diversité des générations et des parcours donnera à ce film choral de quoi permettre à Klapisch d'explorer ses thèmes de prédilection avec brio, à savoir jeunesse, les liens familiaux et les trajectoires croisées.


Ce n'est pas la première fois que Klapisch s'essaie au film choral puisque c'était le concept de sa trilogie L'Auberge espagnole, Les Poupées russes, Casse-tête chinois.


Mais là, en mélangeant les âges d'acteurs et les temporalités, il arrive à créer un jeu de miroirs hyper intéressant sur ce qui guide une vie ou la fait bifurquer et ceci déborde d'enthousiasme et de positivité, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Un film d'époque mais pas uniquement, qui traite du monde contemporain et des rapports entre nous aujourd'hui versus il y a 150 ans et qui se permet d'être drôle, tendre et grand public.


Cédric Klapisch rend hommage à la fragilité et la rapidité d'une vie, voire d'une relation sentimentale mais avec un regard bienveillant. Il s'intéresse aux hasards qui font se croiser les destins avec un regard léger. Il regarde des drames ou des choix de vie qui au final s’incarnent dans des arrières arrières petits enfants, qui ont hérité ici d'un Adn et partout d'une envie de vivre le peu d'existence qu'ils ont et qui se termine trop vite.


Avec La Venue de l’avenir, Klapisch s’attaque au défi de faire dialoguer deux époques, reconstituant un Paris de la fin du XIXe siècle où naissent la photographie moderne et l’impressionnisme et le mettant en parallèle avec l’extrême digitalisation des rapports d'aujourd'hui...sauf que, la peinture n'a toujours pas disparue et que les amours suivent les mêmes tourments.


Il s'en dégage un film optimiste et solaire sans être mièvre, où la mélancolie est une force qui permet de se renouveler. Il fait de l'empreinte du temps un émerveillement presque enfantin, qui fait du bien à voir dans une période relativement brusque et violente. Les quelques clichés ou facilités sont vite pardonnées face à la grande sincérité de l'ensemble.


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N°34 - Bugonia


De Yorgos Lanthimos



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Après The Lobster et Mise à mort du cerf sacré, puis l'excellent "La favorite", qui a valu à Olivia Colman l'Oscar de la meilleure actrice, Yorgos Lanthimos a frappé très fort avec Pauvres créatures, Lion d'Or à Venise.


Emma Stone incarne son meilleur rôle dans ce film anti-patriarcal, drôle et visiblement d'un imaginaire confondant. Son Kinds of Kindness dans lequel il retrouvait un 3ème fois Emma Stone m'avait en revanche bien refroidi par son mauvais goût et sa provocation gratuite.


Bugonia est un remake de Save the Green Planet !   film de SF coréen de 2003, comédie noire complétement barrée. On y suit un jeune homme qui décide de capturer et torturer une femme d'affaires, convaincu que ce dernier est partie intégrante ...d'un vaste complot planétaire d'invasion extraterrestre ! Emma Stone retrouve Yorgos Lanthimos une quatrième et Jesse Plemons une seconde. Les deux se livrent à un duel vraiment excellent, Plemons en redneck complètement perché, qu'on aurait pu retrouver dans n'importe quel film des frères Coen tant il est à l'ouest et Emma Stone crane rasé avec ses yeux énormes qui créent le malaise et créent le doute durant tout le film. C'est de loin le film le plus accessible du réalisateur adulé des festivals mais ce n'est pas son meilleur, faute à une thématique plus légère qu'à l'accoutumée même si le film réserve son lot de surprises, d'action et quelques délires visuels bien sentis.


Le délire des personnages est utilisé avec malice par le réalisateur pour nous montrer en quoi le complotisme peut s'ancrer dans la tête d'esprits un peu faibles et en quoi une classe plus éduquée peut regarder ceci avec beaucoup de condescendance. En nous retournant le miroir et nous montant tout pétris de certitudes, le réalisateur s'amuse à balancer du sang à la gueule pour mieux secouer les certitudes ou plutôt s'en moquer, quelles soient folles comme celles du complotiste ou affirmées et sans cœur comme celle de la Pdg kidnappée. Le cœur et l'âme du film emportent le reste car le tout est bien réalisé, bien pensé et jubilatoire.


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N°33 - L'Agent secret


De Kleber Mendonça Filho


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Avec L’Agent Secret, Kleber Mendonça Filho franchit un nouveau cap et signe l’une de ses œuvres les plus amples. Après Les Bruits de Recife, Aquarius et Bacurau, le cinéaste brésilien poursuit son exploration politique et sensorielle de son pays, en s’attaquant cette fois à une période clé de son histoire. Présenté au Festival de Cannes, le film y a été largement salué, récompensant à la fois la précision de sa mise en scène et l’intensité de son interprétation principale.


Wagner Moura y livre une composition habitée, loin de ses rôles les plus connus du grand public. Il incarne un homme pris dans un climat de peur diffuse, marqué par la surveillance, la corruption et la violence institutionnelle. Sa présence donne au film une dimension mémorielle forte, comme s’il portait en lui les cicatrices d’une époque entière. Cette collaboration avec Mendonça Filho, nourrie par des années d’engagement et de prises de position communes, confère au récit une sincérité politique palpable, jamais démonstrative mais toujours ancrée dans le vécu.


Situé dans les années 1970, le film impressionne par la richesse de sa reconstitution et par la manière dont il fait ressentir l’état de menace permanent qui pesait sur la société brésilienne. Thriller politique autant que chronique historique, L’Agent Secret convoque l’héritage des grands films paranoïaques des années 1970, mêlant fausses pistes, retours en arrière et brusques éclats de violence. Pourtant, derrière la tension et l’intrigue, le film regarde constamment vers le présent, tissant des ponts évidents entre hier et aujourd’hui.


Mendonça Filho compose une œuvre dense, parfois volontairement fragmentée, qui assume sa durée et son apparent désordre pour mieux épouser la mémoire trouble d’un pays. Réalisme cru et échappées poétiques s’y entremêlent, donnant naissance à un film-monde hypnotique, traversé par une mélancolie sourde et quelques éclats d’ironie presque fantastiques. Le cinéaste y interroge aussi ce que le temps efface, notamment les lieux de partage et de liberté, comme les salles de cinéma, discrètement intégrées au récit comme des symboles fragiles.

Malgré certaines digressions et une profusion d’idées parfois inégales, L’Agent Secret maintient une ligne claire : celle d’une fresque politique habitée par le refus de l’oubli. Plus qu’un simple récit policier, le film devient une méditation sur la fidélité à ses valeurs dans un monde qui pousse à les renier, et sur la capacité du cinéma à préserver ce que l’histoire tente d’engloutir.


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N°32 - Vie privée


De Rebecca Zlotowski



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Lilian Steiner est une psychiatre reconnue. Quand elle apprend la mort de l’une de ses patientes, elle se persuade qu’il s’agit d’un meurtre. Troublée, elle décide de mener son enquête.


Vie privée est surprenant. Rebecca Zlotowski, à qui l'on doit Grand Central, ou Les enfants des autres, fait de Jodie Foster, icône du cinéma d'auteur mondal et rare à l'écran, un psychiatre tout autant torturée que froide, qui va mener une enquête entre loufoquerie et réel suspens.


Avec un français impeccable, elle évolue dans cette production française avec une aisance remarquable et un jeu toujours aussi subtile et rien que pour celà, le film est bon. A ses côtés, Virginie Efira, Daniel Auteuil, Vincent Lacoste et Mathieu Amalric complètent cet orchestre à la mise en scène classique mais au scénario riche en rebondissements et d’une cohérence rare.


Le film joue en permanence sur plusieurs registres. Sous la surface d’un polar en apparence ludique se dessine une exploration intime, presque analytique, du trouble intérieur de son héroïne.


L’enquête avance par glissements successifs, entre souvenirs, désirs enfouis et indices trompeurs, sans jamais perdre en clarté. Cette structure en tiroirs pourrait égarer, mais pas du tout, le film est limpide. Jodie Foster oscille entre un rôle cérébral et émotionnel, et maintient le fil du récit malgré les heurts intérieurs du personnage. Daniel Auteuil apporte par ailleurs une tendresse inattendue mais bienvenue.


Rebecca Zlotowski brouille les pistes en mélangeant les genres, du polar vintage à la comédie sentimentale, avec des percées suréalistes. Le mélange fonctionne d’autant mieux que l’ensemble ne se prend jamais trop au sérieux, sans renoncer pour autant à la profondeur psychologique.


Le film est surprenant et généreux, porté par une actrice au sommet et par un casting français pleinement investi. Une œuvre qui déroute par son charme.


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N°31 - Rebuilding


De Max Walker-Silverman


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Dans l’Ouest américain, dévasté par des incendies ravageurs, Dusty voit son ranch anéanti par les flammes. Il trouve refuge dans un camp de fortune et commence lentement à redonner du sens à sa vie. Entouré de personnes qui, comme lui, ont tout perdu, des liens inattendus se tissent. Porté par l’espoir de renouer avec sa fille et son ex-femme, il retrouve peu à peu la volonté de tout reconstruire.


Avec Rebuilding, Max Walker-Silverman s’éloigne des figures héroïques du western pour en explorer les cendres. Loin des mythes virils, son film observe une Amérique rurale fragile, peuplée d’êtres discrets, cabossés par l’histoire et par le temps. À travers une relation père-fille d’une grande pudeur, le cinéaste esquisse un portrait sensible de celles et ceux qui tentent de tenir debout dans un pays fracturé, entre perte et résilience.


La mise en scène privilégie l’épure : peu de dialogues, des gestes retenus, une attention constante aux paysages et à la circulation des silences. Cette économie de moyens donne au récit une tonalité méditative, parfois presque immobile, qui peut donner l’impression d’un récit avançant à pas feutrés. Mais cette lenteur assumée devient aussi une force, laissant émerger une douceur rare et une mélancolie apaisée, jamais écrasante, toujours traversée par une lueur d’espoir.


Josh O’Connor incarne ce père solitaire avec une sobriété remarquable. Taciturne, presque effacé, il compose un personnage vulnérable, héritier inattendu des figures solitaires de l’Ouest, mais dépouillé de toute bravade. Sa présence, constamment habitée, confère au film une profondeur silencieuse, comme si le poids d’un pays tout entier se lisait dans sa posture et ses regards.


Visuellement, le film capte avec une grande sensibilité la beauté des grands espaces et la rudesse du monde rural, même si l’ampleur du décor n’est pas toujours pleinement exploitée dramaturgiquement. La musique, parfois trop insistante, tend à figer l’ensemble dans une contemplation prolongée. Pourtant, le dernier mouvement du récit rééquilibre l’ensemble, recentrant l’émotion et donnant enfin toute sa portée au geste du cinéaste.


Rebuilding célèbre la solidarité, l’attention à l’autre et la possibilité d’une reconstruction collective, intime autant que politique. Par sa délicatesse, son humanisme tranquille et son regard attentif aux marges, le film compose un tableau touchant d’une Amérique blessée mais capable, malgré tout, de se réinventer.


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N°30 - Dossier 137


De Dominik Moll


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Dossier 137 s’impose comme un film d’enquête d’une rigueur rare, mené avec une précision presque clinique. Dominik Moll y déploie un style dépouillé, sans emphase, qui transforme la moindre pièce du puzzle — témoignages, procédures, rapports internes — en matière dramaturgique à part entière. Le résultat, d’une clarté narrative remarquable, maintient la tension du premier au dernier plan.


À travers le parcours d’une enquêtrice confrontée à la fois aux silences de l’institution et aux attentes de la famille d’un manifestant gravement blessé, le film interroge les rouages d’un système où la vérité se dissout dans la routine administrative. Moll parvient à rendre tangible cette zone trouble où la responsabilité s’efface derrière le vocabulaire technique, où la violence devient un phénomène structurel plutôt qu’un écart isolé.


L’interprétation de Léa Drucker, toute en retenue et en exactitude, ancre le récit dans l’humain, alors même que l’environnement paraît de plus en plus dominé par la froideur protocolaire. Loin d’un discours simpliste, le film explore les tensions sociales, la défiance envers les forces de l’ordre et la difficulté de faire émerger un fait indiscutable dans un monde saturé d’images et de récits concurrents.


Sans jamais hausser le ton, Dossier 137 réussit à construire un thriller politique dense et tendu, à la fois actuel et profondément inquiet. Une œuvre solide, qui observe avec acuité la fragilité des institutions et les fissures d’une démocratie mise à l’épreuve.


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N°29- Zootopie 2

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Disney ayant eu quelques soucis de santé, son iconique CEO, Bob Iger, a été sorti de sa retraite et rappelé en urgence. Avec 5 milliards d'économies et 7 000 licenciements, c’est la cure d’amaigrissement pour la firme aux grandes oreilles depuis deux ans.


Il faut dire que les derniers longs métrages sortis au cinéma ont été des échecs et la liste est longue avec Avalonia, En avant, Encanto, Blanche-Neige, Thunderbolts, Captain America : Brave New World, tandis que Disney plus n’est toujours pas rentable. Vice Versa 2 ou Vaiana 2, Deadpool & Wolverine ont marché mais le succès n'est plus systématiquement au rendez-vous côté Disney, Pixar ou Marvel. Pour renflouer le bateau, Bob Iger a annoncé donc des suites aux derniers succès que sont Zootopie (2016), Toy Story 4 (2019) et La Reine des Neiges 2 (2019). Tous ont dépassé le milliard de dollars au box-office mondial.


Zootopie 2 est écrit et réalisé par Jared Bush et Byron Howard, risque d'être un carton monumental puisque 10 ans après le 1er, son week-end d'ouverture annonce des chiffres mondiaux proches de 500 M$ soit un chiffre stratosphérique qui enverra le film largement au-dessus du milliard.


Dix ans après leur première enquête, Judy Hopps et Nick Wilde reviennent dans une nouvelle aventure qui entend renouer avec l’esprit festif du film original. Cette suite mise avant tout sur l’énergie : poursuites à toute allure, décors spectaculaires – des dunes brûlantes aux sommets vertigineux – et une succession quasi ininterrompue de gags qui maintiennent le film dans un mouvement constant. Les enfants y trouvent un divertissement coloré et vif, tandis que les adultes profitent d’un flot de clins d’œil cinéphiles, de la comédie policière au thriller culte.


Visuellement, le studio pousse une nouvelle fois très loin le rendu des villes et des territoires de Zootopia, même si certains regrettent une certaine répétition dans l’exploration de ce monde autrefois si novateur. Et oui, on est moins surpris, forcément. Le bestiaire élargi, notamment grâce à un serpent particulièrement attachant, apporte un souffle nouveau, mais l’ensemble oscille parfois entre surabondance d’idées et un manque de direction claire.


Le film retrouve toutefois ce qui faisait la singularité du premier opus : une réflexion sur la coexistence entre espèces, la peur de l’autre et les mécanismes de stigmatisation. Le message se veut généreux, parfois appuyé, mais toujours accessible. L’intrigue, structurée comme un jeu de pistes, entraîne les deux héros d’un territoire à l’autre, multipliant surprises, rencontres et références à leurs anciennes aventures. Le lien entre Judy et Nick évolue lui aussi, gagnant en nuances, jusqu’à frôler un terrain plus sentimental traité avec beaucoup de délicatesse.


Même si cette suite n’a pas le tranchant ni l’effet de découverte du premier film, elle reste un spectacle solide, ludique et chaleureux, porté par une inventivité visuelle constante et une affection palpable pour ses personnages. Un retour qui n’atteint pas toujours ses ambitions, mais qui offre largement de quoi ravir petits et grands — ainsi qu’un terrain fertile pour un troisième épisode.


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N°28 - La Voix de Hind Rajab


De Kaouther Ben Hania



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29 janvier 2024. Les bénévoles du Croissant-Rouge reçoivent un appel d'urgence. Une fillette de six ans est piégée dans une voiture sous les tirs à Gaza et implore qu'on vienne la secourir. Tout en essayant de la garder en ligne, ils font tout leur possible pour lui envoyer une ambulance. Elle s'appelait Hind Rajab.


La réalisatrice de l'excellent film "Les filles d'Olfa" revient avec de nouveau un concept entre la fiction et le documentaire. En choisissant de raconter de nouveau une histoire vraie de membres du croissant rouge tentant de sauver une fillette de 6 ans bloquée dans une voiture à Gaza alors que des tanks israeliens tirent de partout, la réalisatrice raconte l'innomable. Le film ne se veut d'ailleurs pas politique. Est-ce politique de dénoncer une armée qui tire sur des civils ? C'est juste de l'humanisme pur. Une évidence, que certains intellectuels ou militants transforment en antisémitisme ou antisionisme alors que ce n'est pas le sujet. C'est même hors sujet. Et particulièrement indécent. Et c'est servir la soupe aux vrais antisémites que de confondre tous les sujets. Ce n'est pas un moyen de lutter contre eux que de tolérer l'innacceptable. On parle ici d'aide humanitaire à des populations bombardées ne pouvant s'extraire du bourbier. Evidemment le film est révulsant et choquant puisqu'on y entend la vraie voix de cette enfant terrorisée qui ne comprend pas qu'on ne vienne pas la chercher. De l'autre côté les bénévoles tentent en respectant les contraintres de l'armée israelienne de faire arriver une ambulance pour sauver l'enfant. L'incompréhension de certains bénévoles, la prudence d'autres ne voulant pas sacrifier leurs secouristes si l'armée leur tire dessus.


Ceci peut sembler dingue mais c'est la réalité de cet enfer pour lequel la communauté internationale n'a pas pu agir et arrêter les morts. D'un point de vue purement cinématographique, le film a un parti pris qui retire une part d'émotion. En effet, le fait que des acteurs interprètent les bénévoles et jouent comme des acteurs provoque paradoxalement un décalage avec la voix réelle issue des enregistrements. Ceci m'a retiré de l'émotion et presque culpabilisé de ne pas être suffisemment embarqué dans l'émotion, justement. Et c'est probablement l'objectif également de la réalisatrice, ou alors c'est involontaire et c'est bien aussi, que de nous rendre quelques peu honteux de ne pas être suffisemennt conscients de cette perte de repères. Non il ne s'agit pas que d'une guerre, le fait ne ne pas laisser passer des convois humanitaires comme des ambulances n'a rien d'une attitude justifiable et entendable. Le cas de cette fillette en est d'ailleurs l'atroce exemple. La dérive d'un pouvoir d'extreme droite face aux terroristes du Hamas ne justifient rien de tout celà.


L'impuissance qui se dégage du film n'ajoute certes rien à ce qu'on sait déjà, au fait que des deux côtés il y a de vrais humains qui veulent la paix mais qu'hélas, ce ne sont pas eux qui ont le pouvoir de résoudre un conflit d'une complexité profonde et enracinée dans le sang...le sang d'innocents, des deux côtés sur tellement de générations qu'on a du mal à voir le bout du tunnel. Un film fort même si son procédé peut être discuté sur le plan de l'efficience. Il a le mérite de ne pas tomber dans un sentimentalisme trop évident et de montrer l'horreur avec discernement.


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N°27 - Wake up dead man


De Ryan Johnson



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Après le succès des deux premiers volets de la saga "À couteaux tirés", la suite très attendue se profile à l’horizon. Intitulé Wake Up Dead Man : A Knives Out Mystery, ce troisième épisode, toujours signé Rian Johnson, est aussi captivant qu’inattendu. Le film est disponible sur Netflix depuis 12 décembre 2025. Daniel Craig reprend son rôle iconique du détective Benoit Blanc, au célèbre accent traînant du Sud, pour une nouvelle enquête qui promet d’être plus sombre, presque mystique. On y évoque un "meurtre déguisé en miracle", avec une église au cœur de l’intrigue, suggérant un décor empreint de symbolisme et de tension spirituelle. Le film semble flirter avec les frontières du surnaturel, tout en gardant l’essence d’un polar finement construit.


Le casting, une fois de plus, est impressionnant. Parmi les nouvelles têtes, on retrouve Kerry Washington, Josh Brolin, Mila Kunis, Glenn Close, Jeremy Renner, Andrew Scott, Josh O’Connor, Cailee Spaeny, Thomas Haden Church, Daryl McCormack, Annie Hamilton, Kerry Frances, et Marcus Edward Bond.


 Josh O’Connor tient le co-lead du film avec une première partie où Craig n'est pas présent et où le jeune acteur tient le film sur ses épaules. Il apporte au film énormèment d'affect, qui pouvait manquer dans les précédents opus.


Daniel Craig renfile le costume de Benoit Blanc, et Ryan Johnson  flirte avec l’étrange, convoquant une noirceur quasi mystique sans jamais basculer dans le surnaturel pur.


Les dialogues fusent, l’humour est plus mordant que jamais, et la critique sociale, cette fois filtrée par le prisme du sacré et du religieux, gagne en acuité.


À la fois plus sombre, plus drôle et plus retors que ses prédécesseurs, Wake Up Dead Man confirme la solidité d’une franchise qui doit autant à la précision de ses mécaniques qu’à la richesse de ses personnages. Derrière l’architecture savamment huilée de l’intrigue, ce sont surtout les failles humaines, les émotions et les contradictions qui captivent, transformant ce troisième volet en divertissement généreux, cynique et pleinement assumé.


La piste aux Lapins :

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N°26 - La Femme la plus riche du Monde

De Thierry Klifa



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La femme la plus riche du monde : sa beauté, son intelligence, son pouvoir. Un écrivain photographe : son ambition, son insolence, sa folie. Le coup de foudre qui les emporte. Une héritière méfiante qui se bat pour être aimée. Un majordome aux aguets qui en sait plus qu’il ne dit. Des secrets de famille. Des donations astronomiques. Une guerre où tous les coups sont permis.


Avec La Femme la plus riche du monde, Thierry Klifa signe une comédie grinçante et raffinée qui détourne l’affaire Bettencourt pour en faire un miroir cruel de la haute société contemporaine. Le film ne s'attarde pas tant sur le scandale que sur l'étude de mœurs, avec un vrai travail sur chacun des personnages. Chacun est très bien écrit et fait preuve de nuances malgré l'extravagance liée à l'argent, où à l'affect totalement perturbé par la puissance du pouvoir.


Le cinéaste observe la bourgeoisie mais il ne la juge pas, ce qui aurait été une erreur et ce qu'ici rend les personnages humains malgré la déshumanisation qui fait pression sur eux de par les compromis avec l'histoire, la facilité de tout acheter, et le manque d'(amour provoqué parfois par ce rang et la façon de le vivre. La profonde solitude de certains personnages est même émouvante et surprend au milieu d'une comédie pleine de rebondissements et de bons mots ou situations assez drôles.


Isabelle Huppert y incarne une héritière toute-puissante, mi-impériale, mi-fragile, qui règne sur son empire cosmétique avec la distance de ceux que rien ne surprend plus. Face à elle, Laurent Lafitte compose un séducteur vénéneux, mélange d’arrogance, de vulgarité et de charme trouble. Leur duel, à la fois mondain et moral, donne au film sa tension dramatique et son irrésistible humour.


Autour d’eux gravitent des personnages secondaires finement dessinés — Marina Foïs, Mathieu Demy, Raphaël Personnaz — qui ajoutent à cette farce un parfum de tragédie feutrée.

Sous ses allures de jeu de société pour ultra-riches, le film scrute le pouvoir de l’argent, les illusions du désir et les rouages de l’emprise affective.


Ni caricatural ni moralisateur, le film séduit par sa finesse d’écriture, son rythme et la justesse de son ton : un équilibre rare entre comédie cruelle et regard profondément humain.

Une satire féroce et délicieuse où l’ironie se mêle à la compassion, et où Klifa confirme son goût pour le théâtre des apparences, aussi comique que tragique.


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N°25 - Life Of Chuck

De Mike Flanagan


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La vie extraordinaire d’un homme ordinaire racontée en trois chapitres. Merci Chuck !


Avec The Life of Chuck, Mike Flanagan abandonne le cinéma horrifique et adapte une nouvelle fois Stephen King avec brio.


Le terrain est ici plus intime et métaphysique, et le film surprend dans l'industrie hollywoodienne d'aujourd'hui qui prend assez peu de risque. C'est particulièrement gonflé de proposer cette histoire à rebours, plutôt définitive et pessimiste où les choses ne se terminent pas forcément bien mais où le regard porté sur la vie passée, le vécu et les belles choses ressenties compte plus que le futur.


Ceci donne un film très mature, inattendu et surtout libre de toute contrainte narrative. Adapté d’un texte de Stephen King, le film se déploie en trois mouvements, comme autant d’éclats d’une vie fragmentée, entre fin du monde silencieuse, comédie musicale improvisée et souvenirs d’enfance hantés.


Porté par un Tom Hiddleston lumineux mais hélas trop rare sur la durée du film, le récit joue avec les formes, change de ton, interroge le sens du destin et célèbre la beauté des instants. Peu de fioritures ici : une mise en scène épurée, presque invisible, qui laisse l’émotion affleurer sans jamais l’imposer. Chaque séquence semble flotter, comme suspendue entre le rêve, la mémoire et l’effondrement du réel.


Ce n’est pas un drame au sens classique, ni une fable fantastique : c’est un poème sur la fragilité. Flanagan réussit à évoquer la fin d'une vie comme la fin d'(un monde car chacun d'entre nous est un monde à part entière qui se construit s'étend et s’éteint plus ou moins tôt. Et c'est ce qui est très beau dans la simplicité de The Life Of Chuck, qui avec douceur, sans jamais sombrer dans le pathos, nous envoie un message réaliste et tendre. À l’inverse, il nous propose un cinéma de la sensation, où la mélancolie et la tristesse cohabitent avec un éclat d’émerveillement.


Le film refuse le spectaculaire, mais aligne des scènes inoubliables, dont une longue séquence de danse absurde et poignante, qui résume tout : face à la disparition, le mouvement reste, dérisoire et magnifique. Une manière de dire que l’existence ne tient pas à sa logique, mais à ses fulgurances. Et tout d'un coup le film décolle et donne une dimension universelle extrêmement touchante.


Entre élégance narrative et audace formelle, The Life of Chuck se révèle être l’un des objets cinématographiques les plus singuliers de l’année. Un film qui ose croire à la beauté du chaos, et qui, dans un monde saturé de cynisme, ressemble à un geste profondément consolateur.


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N°24 - Les Indomptés


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Muriel et son mari Lee démarrent une nouvelle vie en Californie lorsque qu’il revient de la guerre de Corée. Rapidement, l’équilibre de leur couple va être bouleversé par l'arrivée du charismatique Julius, le frère de Lee, un flambeur au passé secret. Un triangle amoureux se forme. Mais Julius décide de suivre Henry, un jeune joueur de cartes dont il est tombé amoureux. Ébranlée par ce départ et plus éprise d’indépendance que jamais, Muriel trouve un exutoire dans les courses de chevaux et l’exploration d’un amour qu’elle n’aurait jamais osé imaginer…

Jacob Elordi est l'une des jeunes star masculine qui monte. Après la série Euphoria, le film Saltburn qui a fait son mini scandale sur Amazon fin 2023 et Priscilla de Sofia Coppola, on le verra dans la série The Narrow Road To The Deep North de l'excellent réalisateur Justin Kurzel (Les Crimes de Snowtown, Nitram, Le gang Kelly). On l'attend fin 2025 dans le Frankeinstein de Guillermo del Toro, puis en 2026 dans un film post apocalyptique de Ridley Scott et dans une nouvelle adaptation des Hauts de Hurlevent avec Margot Robbie par Emerald Fennell, sa réalisatrice de Saltburn. Pourquoi je vous fait sa filmo récente et en devenir ? Parceque le mec crève l'écran qu'il a le petit truc en plus des stars de cinéma qui impriment. Il ira loin.


Ici il prend un risque "maitrisé" en jouant un jeune homo caché à la sortie de la guerre. Diego Calva, la révélation du Babylon de Damien Chazelle, joue son amant et leur histoire est touchante et surtout, crédible. Mais là où le film raisonne fort c'est par la finesse de son regard et une sincérité palpable. Il fait un parallèle entre ces deux personnages qui brulent la vie par les deux bouts avec celui de Daisy Edgar-Jones. Elle joue une jeune femme bien sous tous rapports, qui se met en couple avec le personnage de Will Poulter dans l'optique d'adresser le rêve américain et s'élever socialement de classe par le travail qui ne manque pas dans cette période des 30 glorieuses qui s'ouvre. Sauf qu'elle préfère les femmes et que c'est tout aussi voire plus compliqué de se révéler à soit-même sa nature dans cette société corsetée et puritaine où l'homosexualité était un délit condamné d'emprisonnement. Au fond, ce que célèbre le film, c’est moins la transgression que la quête d’accord entre désir et dignité.


le réalisateur Daniel Minahan avait réussi l'excellente mini série Fellow travelers sur Canal+. On lui doit également la série Halston sur Netflix avec Ewan McGregor, le film Deadwood, ses réalisations sur plusieurs séries à succès comme Ratched, Hollywood, American Crime Story saison 3, House of Cards, Game of Thrones, True Blood, Deadwood ou Grey's anatomy.


Son passage sur le long métrage ne scotche pas le spectateur par sa mise en scène mais le film a une identité et un thème vraiment touchants. Minahan orchestre le tout avec une grande sobriété, sans jamais céder à la tentation du clinquant, préférant au spectaculaire l’épure d’une mise en scène classique, baignée de lumière douce et de nostalgie cinématographique. Avec Les Indomptés, Daniel Minahan livre une fresque à la fois élégante et envoûtante, qui explore avec délicatesse les contradictions d’une Amérique des années 1950, tiraillée entre rêve de liberté et conformisme moral. Un récit vibrant, formellement impeccable, traversé par un souffle romantique et une tendresse lucide, dont le final, bouleversant, résonne comme une promesse arrachée au silence.


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N°23 - Je suis toujours là


De Walter Salles


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Rio, 1971, sous la dictature militaire. La grande maison des Paiva, près de la plage, est un havre de vie, de paroles partagées, de jeux, de rencontres. Jusqu’au jour où des hommes du régime viennent arrêter Rubens, le père de famille, qui disparait sans laisser de traces. Sa femme Eunice et ses cinq enfants mèneront alors un combat acharné pour la recherche de la vérité...


Le réalisateur brésilien de Central do Brasil, Avril Brisé, Carnets de voyage et Sur la route, n'avait rien réalisé depuis 11 ans. Le voici enfin de retour.


En choisissant de raconter l'histoire vraie d'un ex député enlevé et assassiné par la dictature militaire, il livre un film important sur l’histoire de son pays et de bien d'autres en Amérique Latine à cette période là. Mais il le fait avec un angle simple, celui de la famille, du cocon familial de cette famille nombreuse de cinq enfants, qui vivent heureux malgré le bruit des bottes qu'on entend au loin. Il est possible et vital de vivre son quotidien au mieux même en dictature et il est vrai que cette famille est aisée et bourgeoise et pense encore qu'il est possible de faire valoir le droit. On va donc suivre la destruction de ce havre de paix familial et Walter Salles va nous emporter avec beaucoup d'émotion en racontant l'histoire vue de cette femme qui ne sait rien des agissements de son mari et qui essaie de survivre et de gérer ses cinq enfants.


Fernanda Torres est de quasiment tous les plans et porte le film et la résistance de cette femme sur ses épaules. L'utilisation des images de film en super 8 comme souvenirs des jours heureux est en soit une idée tout aussi simple et d'un redoutable impact. Mention spéciale également à la photographie du film. Les œuvres contre l'oubli peuvent certes avoir une part de facilité car forcément, on ne peut qu'être du côté de l'opprimé et être émus mais celle-ci le fait avec une intelligence particulière, une dignité et sans aucune lourdeur. 


Je suis toujours là est bouleversant car il mêle l'intime au drame collectif d'un pays, en décrivant de façon clinique la froideur de la dictature tout en la confrontant à l'intime et qu'y a t-il de plus intime que le foyer? Ce lieu où l'on retrouve ses plus proches et se réchauffe de l'extérieur. Le symbole de cette maison vide est aussi une idée brillante. La mémoire se doit être entretenue et le cinéma sert aussi à cela. En ce sens, Je suis toujours là est effroyable de par son témoignage et son élégance.


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N°22 - The insider


De Steven Soderbergh



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Steven Soderbergh est un stakhanoviste du cinéma et a tourné un nombre considérable de films depuis 25 ans. Le réalisateur palmé pour "Sexe mensonges et vidéo", âgé aujourd'hui de 61 ans,

A signé 35 films dans carrière dont 18 ces 15 dernières années dont "Contagion", "Magic Mike", "Ma vie avec liberace", "Effets secondaires", "Logan lucky" ou la série The Knick.


Steven Soderbergh signe un thriller d'espionnage captivant et élégant. Il prouve une nouvelle fois son talent pour réinventer les genres. Ce thriller d’espionnage, tourné au Royaume-Uni, offre un cocktail maîtrisé de tension, de manipulation et de sophistication.


Soderbergh retrouve Cate Blanchett, incarnation absolue de l’élégance et du charisme, 18 ans après The Good German. L’actrice brille par sa prestance tout comme Michael Fassbender, d’un magnétisme toujours intact après sa pause cinéma. Son retour est marqué par une performance d’une rare maîtrise, où son charisme brut se mêle à une vulnérabilité bienvenue. Ensemble, ils forment un duo d’une classe folle, captivant à chaque instant. Regé-Jean Page complète brillamment ce trio, ajoutant une touche de modernité et de mystère à l’intrigue.


Écrit par David Koepp (Jurassic Park, Mission : Impossible), The Insider joue habilement avec les codes du film d’espionnage. Derrière une apparente simplicité, le film tisse une toile complexe où chaque détail compte. Tendu et élégant, le film est très loin des 007 et s'amuse de la frontière entre mensonge et vérité.


Soderbergh signe ici un divertissement aussi intelligent que palpitant , un jeu de dupes redoutablement efficace où l’élégance des acteurs se marie parfaitement avec la précision clinique de la mise en scène.


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N°21 - When the Light Breaks


de Rúnar Rúnarsson


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Le jour se lève sur une longue journée d’été en Islande. D’un coucher de soleil à l’autre, Una une jeune étudiante en art, rencontre l’amour, l’amitié, le chagrin et la beauté.

Présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2024, le film a marqué la presse.


"When the Light Breaks" se distingue par sa capacité à évoquer le deuil avec une rare délicatesse, en évitant tout pathos excessif pour privilégier une émotion plus intériorisée. Dès les premières images, le film installe une atmosphère où le silence, la lumière et les gestes prennent le pas sur les mots, conférant à l’ensemble une profondeur singulière. Rúnar Rúnarsson, à l'approche épurée, capte avec sensibilité l’intensité des instants partagés, la douleur diffuse et les élans de résilience qui naissent au fil de cette journée marquée par la perte.


La mise en scène, à la fois maîtrisée et instinctive, épouse le rythme des personnages avec une fluidité remarquable, laissant émerger une émotion sincère sans jamais la forcer. Tourné en décors naturels et en pellicule 16 mm, le film se pare d’une esthétique lumineuse qui sublime la beauté des paysages estivaux tout en contrastant avec la gravité du récit. Ce jeu entre la lumière et l’ombre, omniprésent, accentue la tension entre l’innocence perdue et la nécessité d’avancer malgré l’absence.


L’interprétation des comédiennes contribue à l’authenticité de cette exploration du deuil en misant sur les non-dits afin d'éviter le pathos.


"When the Light Breaks" est une œuvre sensible et immersive, un chant funèbre où la douleur se transforme peu à peu en acceptation.


Un réalisateur islandais à suivre


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N°20 - Nino


De Pauline Loquès



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Dans trois jours, Nino devra affronter une grande épreuve. D’ici là, les médecins lui ont confié deux missions. Deux impératifs qui vont mener le jeune homme à travers Paris, le pousser à refaire corps avec les autres et avec lui-même.



Théodore Pellerin, qui avait retenu l'attention dans Chien de garde en 2018 mais qui avait eu du mal à trouver des rôles marquants depuis, est devenu très prometteur en l'espace de 18 mais. L'acteur de 28 ans était merveilleux de finesse et de subtilité dans l’excellente série Becoming Karl Lagerfeld où il jouait le meilleur Jacques de Bascher. Il fut un excellent Lafayette dans la série Franklin, hyper touchant en drag dans Solo...et il poursuit la construction d'un Cv particulier.


Ici il est de tous les plans et on suit son personnage de jeune homme percuté par l'annonce d'un cancer ultra jeune avec une douceur, une fragilité inattendue. Nino est surpris et va encaisser durant le week-end qui suit, essayer de renter chez lui dont il a paumé les clkés, se demander si il fera congeler son sperme, et passer à sa soirée d’anniversaire organisée par son meilleur pote. On le voit essayer de réagir, de nager pour tenir mais le film n'a rien de pathos, rien de tire larmes, c'est juste l'histoire d'un homme qui n'a pas débuté sa vie et qui croyait l'avoir devant lui et à qui on retire l’éventualité d'un avenir. On y comprend cette chape de plomb qui tombe par la solitude. La solitude d'un être face à sa mortalité, alors que le reste du monde continue à vivre et ne sait pas ce qu'il a.


Théodore Pellerin joue alors ce passager d'une vie qui n'est plus tout à fait la sienne, comme extérieur à son propre corps et sa propre vie, avec une distance qui correspond à celle de toute personne malade pour qui plus rien n'est important du jour au lendemain à part se battre contre la maladie et faire confiance à la médecine, pour survivre. D'excellentes scènes d'intimité avec sa mère jouée par la brillante Jeanne Balibar ou Salomé Dewaels en ex copine de lycée, apportent beaucoup de douceur au récit. William Lebghil est également très bon en meilleur ami.


Un très bon film, très touchant, d'une grande finesse, à l'image du panache qui se dégage de la présence de son acteur principal. Retenez son nom, Théodore Pellerin, il fera encore beaucoup parler de lui tant il crève l'écran.


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1 commentaire

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Bénédicte Le Mouël
Bénédicte Le Mouël
il y a 5 jours
Noté 5 étoiles sur 5.

J'adore ce classement merci !!

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