La corde au cou
- Blanc Lapin
- il y a 11 heures
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De Gus Van Sant

Ceci est l’histoire vraie de Tony Kiritsis, un homme ruiné à cause d’un emprunt. A Indianapolis, le 8 février 1977, il kidnappe le fils du courtier responsable de sa situation. Il réclame 5 millions de dollars et des excuses. La prise d’otage va durer 63 heures, sous les yeux de la télévision locale, puis nationale. L’Amérique se passionne pour cette affaire. Chacun choisit son camp. Tony est-il un criminel, ou simplement une victime qui réclame justice ?
Après plusieurs années d’errance artistique et près de sept ans loin des plateaux, Gus Van Sant signe un retour inattendu avec La corde au cou — et, contre toute attente, retrouve une intensité qu’on ne lui avait plus vue depuis Harvey Milk.
Figure majeure du cinéma indépendant américain, Van Sant a longtemps imposé une œuvre singulière, oscillant entre chronique marginale et exploration formelle. De Mala Noche à Drugstore Cowboy, en passant par My Own Private Idaho ou Prête à tout, il a façonné un regard profondément humain sur les laissés-pour-compte. Puis vinrent des œuvres plus exposées comme Will Hunting, avant un virage plus expérimental avec Gerry, et une reconnaissance critique culminant avec la Palme d’or obtenue pour Elephant. Cette trajectoire s’est prolongée avec Last Days ou Paranoid Park, jusqu’à Milk, sommet politique et populaire de sa filmographie.
Depuis, pourtant, le cinéaste semblait s’être égaré, enchaînant des projets plus discrets ou moins inspirés comme Promised Land ou The Sea of Trees, malgré quelques incursions remarquées à la télévision. D’où la surprise — et le plaisir — de le voir revenir aujourd’hui avec un film aussi habité.
Inspiré d’un fait divers survenu dans les années 1970, le film retrace l’histoire d’un homme acculé qui prend en otage le fils d'un prêteur sur gage en le piégeant à l’aide d’un dispositif mortel. Ce point de départ, presque absurde, devient sous la caméra de Van Sant un terrain d’observation complexe, où se mêlent tension psychologique, satire sociale et regard critique sur le spectacle médiatique.
Le film repose sur une distribution solide, emmenée par Bill Skarsgård, impressionnant en antihéros instable, et Dacre Montgomery, tout en retenue face à lui. À leurs côtés, Colman Domingo et Cary Elwes ainsi que Al Pacino. Son apparition, loin d’être anecdotique, agit comme un écho troublant à Une après-midi de chien, autre grand récit de prise d’otage inscrit dans l’imaginaire américain.
Mais au-delà de son casting, c’est la mise en scène qui frappe. Van Sant retrouve ici ce qui faisait la force de son cinéma : une attention aux marges, aux existences fissurées, à cette Amérique en déséquilibre qu’il n’a cessé de filmer. Le cinéaste ne juge pas son personnage, mais en révèle les contradictions — capable de douceur comme d’explosions incontrôlables — tout en inscrivant son geste dans un cadre plus large, celui d’un système économique oppressant et d’une machine médiatique avide de sensationnel.
Le film navigue ainsi entre plusieurs registres : thriller tendu, comédie noire grinçante, fresque sociale en creux. Cette hybridation, parfois chaotique, lui confère une énergie singulière. Il y a des maladresses, des ruptures de ton, mais aussi une vitalité retrouvée, une envie de cinéma presque urgente. Van Sant semble à nouveau filmer avec nécessité, comme s’il réactivait les obsessions qui traversaient déjà ses premiers films.
Visuellement, le choix d’une esthétique rétro, presque fanée, inscrit le récit dans une époque précise tout en dialoguant avec le présent. Derrière la reconstitution, c’est bien notre monde contemporain qui affleure : fracture sociale, désillusion face au rêve américain, confusion entre information et spectacle.
Tout n’est pas parfaitement maîtrisé, et le film conserve une part d’inachèvement. Mais c’est précisément dans cette imperfection que réside sa force. La corde au cou n’est pas seulement un retour : c’est la preuve que Gus Van Sant, après des années d’incertitude, reste un cinéaste essentiel — capable, lorsqu’il retrouve son terrain, de capter quelque chose de profondément vivant et troublant dans l’air du temps.
La piste aux Lapins :




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