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Notre salut

il y a 31 minutes
3 min de lecture

De Emmanuel Marre



Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d'ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…


Avec Notre Salut, Emmanuel Marre signe le film sur Vichy et la collaboration le plus original et frappant. Des Rayons et des Ombres plus tôt cette année avec Jean Dujardin évoquait avec brio la partie visible des collabos parisiens attirés par la lumière. Le film était très bon mais un peu académique. Le film d'Emmanuel Marre accroche par le décalage entre sa bande originale pop années 80 et le grain de sa pellicule qui renvoie à une période plus ancienne et pourtant pas tant que cela. L'alliance des deux donne à sa mise en scène une forme de modernité, de proximité avec notre époque et renvoie évidemment à la situation politique actuelle où plus de 50% des français trouveraient non choquant qu'un parti issu d'un parti fasciste et vichyste arrive au pouvoir ou que tenir des propos antisémites quand on est jeune ne serait qu'une erreur de jeunesse. Ou comment s'accommoder très vite de l’inacceptable quand ceci arrange sa propre morale à l'instant présent. Cette fresque historique aussi audacieuse que dérangeante, renouvelle profondément le regard porté sur la France de Vichy. Elle est d'autant plus forte qu'elle est Inspirée par le parcours de l'arrière-grand-père du réalisateur, qui en montrant l'errement moral de son lointain parent, cheville encore plus au corps la force de sa démonstration. Mais le film n'a justement rien de démonstratif. Il se contente de montrer le glissement basé sur un combo d'absence de morale, de chacun pour soit, de repli derrière des ordres qu'on exécute sans se poser de questions. Il s’attache à un fonctionnaire ordinaire dont la compromission progressive révèle les mécanismes insidieux de l’adhésion à un régime criminel.


Swann Arlaud compose un personnage dont les faiblesses intimes, le sentiment d’humiliation et le besoin de reconnaissance éclairent la lente dérive morale sans jamais l’excuser. César du meilleur acteur pour Petit Paysan et du meilleur second rôle à deux reprises pour Grâce à Dieu et Anatomie d'une chute, il mériterait amplement un second César dans un premier rôle tant la froideur et l'opacité qu'il dégage sont fascinants.


En accordant une place essentielle à la vie conjugale d’Henri et Paulette, le cinéaste entrelace les tourments privés et les basculements politiques, faisant émerger une tragédie humaine au cœur de la barbarie historique. Loin des reconstitutions figées, Marre bouscule les conventions du film d’époque par un dispositif hybride, entre chronique réaliste et faux documentaire, où les anachronismes, les dialogues contemporains et les ruptures musicales créent un trouble saisissant. Ce décalage abolit la distance rassurante avec le passé et souligne la banalité de la compromission, jusqu’à rendre certaines attitudes terriblement familières. Le film interroge ainsi la facilité avec laquelle la résignation, l’opportunisme et l’obéissance peuvent conduire à l’innommable, tout en établissant un parallèle inquiétant avec les dérives politiques actuelles et la progression des idées réactionnaires. Une œuvre politique majeure, portée par un Swann Arlaud remarquable, qui transforme l’Histoire en une confrontation directe avec nos propres aveuglements.



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